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26/10/2007
Je t'aime sale con
Nous sommes six autour de la table basse, le cul absorbé par l’onctuosité de coussins japonais. Il y a Francine, quadragénaire accomplie, qui a toujours conjugué amour avec expérience, orgasme avec addiction et désillusion avec état de santé.
Piotr, breton d’origine, dont les parents, rennais de souche, vouaient une passion pour les Balkans, sans que jamais personne ne sut pourquoi. Piotr, trente-sept ans, manager chez Mac Do est marié avec Suzette, militante de Greenpeace et ex-mécanicienne dans l’armée de terre. Suzette n’est plus là.
Entre Francine et Piotr, Coco. SDF par conviction, sauf l’hiver où il trouve refuge dans une dépendance de la maison de Francine. Chacun de nous essaye de trouver son vrai prénom, c’est un petit jeu en leitmotiv. Moi, je pense qu’il s’appelle Gustave, mais je n’ai pas vraiment d’arguments pour étayer. Ca lui va bien, surtout l’été, quand sa peau tannée fait ressortir sa barbe broussailleuse. Coco, on ne connaît pas son âge ni les réelles convictions qui l’ont poussées dehors. On l’aime seulement. Il trouve dans chaque nuage une forme et dans chaque forme un sens à la régulation économique ou aux symptômes psychiques du malaise humain. Coco ne boit jamais.
En face de Coco et à ma gauche, Omer, le plus jeune d’entre nous. Et le plus fougueux. Homosexuel depuis un malentendu opportun. Il a trouvé sa place dans le groupe alors qu’il avait sonné à la porte pour le calendrier des éboueurs; lui conduisait les camions. Moi je l’ai trouvé beau alors, il représentait une masculinité dérangeante, de celle dont les femmes ont peur et une de celle que les hommes jalousent.
A côté de lui, Eve. En fait, elle s’appelle Evelyne mais dès sa majorité, elle a imposé Eve, c’est plus originel nous dit-elle toujours. Seule sa mère n'obéit pas à cet édit. Elles ne parlent plus depuis longtemps.
Et puis il y a moi, quadra archétypé, qui ait toujours pris la télé comme un média de communication.
Nous sommes le 18 septembre et comme chaque 18 septembre, nous avons rendez-vous avec le miroir. Sur la table basse, le borsalino de Piotr avec six papiers pliés et chacun d'eux un prénom. Francine plonge la main et en choisi un. C’est mon prénom qui sort.
C’est Eve qui démarre. “Je ne supporte plus ton égocentrisme artificiel. Putain mais arrête de croire que nous n’avons que du bon à tirer de toi. Tu as toujours une bonne raison de nous ramener à toi. Pendant un an, je ne veux plus entendre “moi je” sortir de ta bouche. Je t’aime”. Même si on s’y prépare, j’ai envie de chialer.
Puis Coco. “Je t’aime”. “Non Coco, tu dois dire quelque chose !”. “Vous faites chier... Ca t’arrive de puer de la gueule et même moi qui suis dans le rue, ça m’écoeure. Je t’aime”
Puis Piotr et Francine, qui me trouve par trop mélancolique ou vieux con. Enfin Omer. “C’est mon deuxième 18 septembre et ça tombe sur toi. Tu sais que je t’aime mais par pitié arrête de penser que tout est noir. Tu plombes toutes nos soirées avec ton pessimisme de merde. On en peut plus de t’entendre geindre. Ferme ta grande gueule ou souris. Je t’aime.”
Silence. Quelqu’un ouvre une nouvelle bière.
Je recherche du bon dans ces messages. Mon prénom n’avait encore jamais été tiré. Suzette avait plus morflé que moi, moi même je n’avais pas été tendre. Elle avait beaucoup pleuré, on l’avait plus vue.
Je les regarde les uns après les autres.
“Moi aussi je vous aime”.
Francine se lève elle et son verre “Allez ! Sous l’amitié, il y a toujours du pue à faire sortir. A cette nouvelle année à s’aimer ! Tchin et bizzz !”
Tchin et bizzz !
18:50 Publié dans Personnages | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : texte court, nouvelle
06/10/2007
Derniers fantômes (2)
Je suis un voyou, une brute épaisse, bien grasse comme un kebab sauce blanche de chez Moktar. J’ai fait mes premiers coups, là-bas, dans l’Alma. Alma, Roubaix. Un de ces quartiers, où il vaut sans doute mieux passer son chemin, si on n’a rien à y faire. Enfin, c’est ce qu’on disait aux flics, quand on zonait au coin d’une rue et qu’ils montraient leur tronche.
C’est là-bas que j’ai appris mon métier de voyou.
A l’époque je traînais avec des mecs pas bien nets, quelques vendeurs de beuh, quelques dealers de calibres, mais aussi quelques fêlés de la religion. J’ai jamais bien cru en dieu, moi, quel que soit son nom. Mais bon, avec tous ces mecs, y’avait aussi du blé à se faire. Y’avait aussi des caïds qui nous faisaient réver. Comme ce Omar Zemiri qui n’avait pas vu ses potes se faire plomber par le RAID rue Carette en 96. J’avais 18 bâtons et je tirais quelques voitures ou me tapais quelques baraques sur Barbieux, le « 16ème » de Roubaix.
Ce matin de mars 96, j’y suis passé moi rue Carette, je revenais de boite avec ma BM volée, j’ai vu tout ce bordel, les supers-flics partout, ça m’a fait bander. Je me voyais m'en faire à la Kalachnikov.
Alors après, j’ai enchaîné. Je suis passé de la BM, pour aller en boîte, à la voiture en série pour le marché russe, à la came.J’ai même fait travaillé quelques filles.
On m’appelait Ultime parce que si on me faisait chier, c’était l’ultime fois. Putain, je m’éclatais bien, j’étais respecté, j’étais riche, j’étais dieu.
J’étais recherché aussi pour quelques braquages. Quelques Crédit Agricole.
Et puis ma meuf est tombée enceinte. Putain, j’ai pris une claque. Un mioche, un vrai. Un petit mec qui s’endort dans tes bras, qui pleure quand t’es pas là, qui te vénère. J'étais plus Ultime mais Gaga.
Je me suis tenu à carreaux pendant 4 ans et puis on a manqué de thune, alors je me suis refait une caisse d’épargne. La dernière fois, pour partir loin.
Ca a mal tourné, le guichetier a déconné, il s’est pris une prune. Les gendarmes ont rappliqué, j’ai réussi à me tirer, mais pas mes potes. Je pense qu’ils m’ont balancé.
Je vous raconte tout ça, je suis venu chercher mon gamin à l’école, il est content de me voir.
Les flics sont là, ils sortent de je ne sais où, me gueulent un truc que je ne comprend pas, je sors les mains de mon blouson pour les lever comme il se doit dans ces moments là. J’entends un truc du genre « lâche ça ! ». Mais j’ai rien. ils ne donnent pas les sommations, ils ne me laissent pas lever les bras. Un truc me fait horriblement mal dans le ventre, puis un deuxième dans le poumon. Des prunes, un arbre entier.
Des pleurs, des cris, une phrase « t’as morflé mon crouille ».
Je suis entrain de crever devant mon gamin.
16:57 Publié dans Personnages | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Nouvelle, texte court







