20/07/2009
Mensonge
La femme glissait peu à peu, centimètre par centimètre, vers le fond du trou. Cette lente récession avait commencé quelques jours auparavant quand il lui annonça l’irréversible. Il n’est jamais facile d’entendre une simple vérité. Du factuel. Incontestable. Ca lui fit le même effet que la première fessée que sa mère lui affligea à l’âge où les câlins sont les bienvenus. Elle aurait sans doute préféré un mensonge, qu’il lui dise que ça n’était rien, qu’il ne L’avait pas revue, qu’Elle avait disparu, que tout ce qui s’était passé depuis allait dans le bon sens pour elle. Un mensonge, c’est si subtil, édulcoré, c’est comme l’iceberg que l’on regarde du pont d’un bateau, blanc immaculé, on n’y voit pas dessous. Elle appréciait les mensonges, les omissions, elle appréciait mentir, masquer la vérité, trouver le bon ton et la bonne raison pour que la personne dupée soit immédiatement convaincue. Elle appréciait aussi qu’on ne lui dise pas tout, elle détestait la franchise, ce dédain cruel du bonheur des autres. La cachoterie rend les gens heureux, apporte la joie là où il y a malheur. « Il n’a pas souffert, il souriait même quand il s’est éteint. » Elle se souvenait de la phrase du médecin qui lui annonçait la mort de son père alors qu’elle arrivait avec sa mère à l’hôpital. Elle s’était dit alors qu’il était parti heureux et soulagé. Elle savait au fond d’elle qu’il avait souffert atrocement, que la maladie l’avait rongée jusqu’à la lie mais sa naïveté prenait toujours le dessus.
Son mari n’avait pas cru bon flatter sa candeur et l’avait assénée d’un coup sec, un uppercut cinglant qui l’a mise directement au tapis au sens propre comme au figuré. S’il lui avait menti, jurant sur sa propre vie, même si cela n’avait pas de sens dans ces circonstances, qu’il resterait avec elle, que rien ni personne ne l’enlèverait à elle et que, oui, on ne La verrait plus, qu’Elle ne reviendrait plus, qu’il avait réussi à s’en débarrasser, alors elle lui aurait sauté au cou, lui préparant ses tripes à la mode de Caen qu’il appréciait tant, elle aurait acheté de la nouvelle lingerie, invité ses amis du club de tennis qu’elle ne supportait pas…elle aurait vécu avec elle en la niant jusqu’à son dernier souffle.
Au lieu de cela, elle allait devoir affronter le malheur, sans trouver de goût à la nouvelle lingerie, écœurée par l’odeur des abats et exacerbée jusqu’au dégoût par le conservatisme et la fausse bourgeoisie des joueurs de tennis.
« Elle est revenue, et là c’est irrémédiable. ». Il lui avait dit ça en fermant la porte et en enlevant son imperméable trempé par la pluie de novembre. Elle avait réussi à balbutier – Mais ça n’est pas possible – le regardant mettre ses chaussons.
« Elle attaque maintenant le foie et le pancréas. C’est mauvais le pancréas. Le professeur Lamblin a été franc avec moi – un de plus qui prend la franchise pour une vertu, s’était-elle dit, elle ne l’avait d’ailleurs jamais aimé ce docteur tout en os pour qui l’oncologie est un sacerdoce – il m’a dit que c’était une question de mois, qu’il était vain d’envisager une nouvelle chimio. Je vais mourir ma mie. ».
Elle aurait tant aimé entendre dire qu’il était enfin guéri.
12:14 Publié dans Personnages | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nouvelle, littérature, texte bref










Commentaires
Un beau texte, au début on ne pense pas à la maladie, puis
on se rend compte à la fin, que c'est elle qui est revenue...
Ecrit par : if6 | 26/07/2009
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