04/12/2007

L’oeuf de la poule

- Vision 1 -

 

 C’était un vendredi, il s’en souvenait bien maintenant. Il fumait une clope devant l’entrée de l’immeuble où il bossait. Il fallait vraiment être addict pour continuer la cigarette dans ce putain d’hiver. Il dansait sur place pour avoir l’impression de se réchauffer ou en tout cas pour penser à autre chose qu’au froid. Il se voyait bien refaire ce petit pas danse comme un Johnny Clegg qui sortirait d’une lombalgie. Sa clope n’en finissait plus, mais pour rien au monde, il ne l’aurait écraser avant d’avoir senti le goût du filtre. A 5,30€ le paquet de malbish, il fallait aimer être pauvre pour gâcher.
“Abrège, on s’en fout ton histoire de tabac !”
Et bien, pas grand chose ...
“Dis toujours !”
Il allait rentrer, son boss voulait voir toute l’équipe pour leur présenter son successeur. Une voiture est arrivée, une coupée, une coupée grise. Le conducteur cherchait une place.
“Comment tu le sais ?”
Ca se voyait, le clignotant fonctionnait depuis l’entrée de la rue. Il y en avait une devant lui, de place, alors forcément la voiture s’est garée. En est sortie une jeune femme. Une jolie jeune femme, en tailleur doublée fourrure, comme dans les séries américaines, brune, les cheveux au vent, des escarpins rouge à bout ogive, bas couleurs chairs ..
“Bas ou collant ?”
Il supposait bas ..
“Supposais, ah oui ?”
Il en avait marre de ces sous-entendus. Vu le genre de la nana, il émettait une hypothèse quant à l’adéquation du dessous au dessus ! Basta !
“Continue !”
Elle venait dans sa direction. Il admettait qu’elle avait retenu son attention, d’ailleurs il se souvenait bien d’en avoir oublié sa clope et de s’être brûlé les doigts. Elle venait dans l’immeuble. Il lui tint la porte, elle lui dit merci, il lui dit de rien ...
“Oui bon ...”
Il prit l’ascenseur avec elle. Elle le regardait fixement, il en était même mal à l’aise. Elle n’avait pas choisi d’étage, il en déduisit qu’elle allait au même que lui.
Arrivés au 10ème, quand les portes se sont ouvertes, il s’apprêtait à sortir quand elle se plaça devant lui, bloqua avec son pied droit la fermeture et de sa main gauche saisit, en douceur, son outillage reproductif. “Si tu me suis dans les toilettes pour femme, je fais de toi un chef !”
Il n’a pas trop réfléchi, lui a dit de plutôt donner une promotion à son stylo plume et a rejoint son bureau où il s'est dit qu'il avait peut être fait une connerie.
“T’es un fieffé menteur dans ton genre ! Je vais te dire ce qui s’est vraiment passé ! ...”


à suivre ....

04/10/2006

Esther -1-

« Dile a la luna que venga,
que no quiero ver la sangre
de Ignacio sobre la arena .. »

Fédérico Garcia Lorca - La cogida y la muerte

 

Hier, j’étais dans le métro, entre Catalunya et Vallcarca. Un vieil homme était en face de moi. Un septuagénaire, peut être octogénaire. Son visage gardait les stigmates d’une vie difficile, on pouvait lire dans ses yeux tout le 20ème siècle de l’Espagne. Je voyais dans toutes les écorchures de sa peau, ses vieilles cicatrices, la torture et les bris d’une jeunesse sacrifiée. Sans doute que ma visite du Palau Guell m’avait marqué, ses écuries souterraines où la vindicte franquiste s’employait à œuvrer, à coup de poing et autres armes de lâches, pour de fumistes idéologies. Iinquisition d’un autre age.

Nous avions passé la station Passeig de Gracia quand son regard se figea sur un point derrière mois. Je n’osais me retourner mais ce voile mystérieux passé dans les yeux m’intriguait. Tout d’abord puissant, ce regard perdit toute vivacité et semblait se poser brutalement sur un souvenir. Le vieil homme se mit à sourire.

Une jeune fille venant de derrière moi prit place à mes côtés. C'est elle qui avait amené, pour le vieil homme, ce souvenir. A n’en pas douter.

Elle avait une trentaine d’années, la peau mat. Elle représentait pour moi la femme espagnole. Elle était belle. Un bandeau beige brodé tenait ses cheveux brun en arrière et permettait à son visage de refléter le peu de lumière qu’offrait la rame de métro. Je m’hasardais à saisir son regard, les yeux noirs perçants se fendit d’un sourire tout comme ses lèvres rouges cardinal.

Le regard du vieil homme quitta le jeune fille et se perdit un peu plus dans les méandres de sa mémoire.

 

Elle s’appelait Esther. La 1ère fois que je l’ai vu, elle portait des fleurs et traversait plaça de Sant Jaume. Je débouchais alors d’une petite rue qui donnait sur la place. Je ne pu m’empêcher de réagir en la voyant - « Ha bella ! ». Je dû le dire trop fort car je reçu aussitôt une lourde frappe sur le haut du dos. Je pu me retenir au mur et ne pas tomber.  « Parle en chrétien, chien de catalan ! » - habla en cristiano, perro !  -  Un milicien m’avait entendu. Depuis que la junte franquiste avait envahit ma pauvre ville, le catalan était interdit.

Cet incident faillit me faire perdre la déesse aux fleurs, dont la beauté m’avait valu cette ecchymose.Je me dépêchais de traverser la place pour la rejoindre. Je ne savais pas comment l’aborder mais il fallait que je le fasse, que je lui dise tous les frissons qu’elle avait envoyés frémir ma peau.

Je la rattrapait et me mit à marcher à ses côtés. Elle portait une longue jupe en lin pourpre, un gilet pâle sur un corsage crème. Un foulard de la même couleur que sa jupe recouvrait une chevelure d’ébène. « Vous êtes un supplice pour toutes les femmes croisées, et  je ne peux vous dire pour les hommes, je ne pourrais l’assumer ». Elle se retourna vers moi avec surprise et eut geste de recul. J'ai cru qu'elle allait s'enfuir. "N'ayez pas peur, je voulais juste vous dire combien, je vous trouvais belle ...". Elle me sourit. 

Elle s’appelait Esther, mais elle ne me le dit pas tout de suite.

 

à suivre ...