20/07/2009

Mensonge

La femme glissait peu à peu, centimètre par centimètre, vers le fond du trou. Cette lente récession avait commencé quelques jours auparavant  quand il lui annonça l’irréversible. Il n’est jamais facile d’entendre une simple vérité. Du factuel. Incontestable. Ca lui fit le même effet que la première fessée que sa mère lui affligea à l’âge où les câlins sont les bienvenus. Elle aurait sans doute préféré un mensonge, qu’il lui dise que ça n’était rien, qu’il ne L’avait pas revue, qu’Elle avait disparu, que tout ce qui s’était passé depuis allait dans le bon sens pour elle. Un mensonge, c’est si subtil, édulcoré, c’est comme l’iceberg que l’on regarde du pont d’un bateau, blanc immaculé, on n’y voit pas dessous. Elle appréciait les mensonges, les omissions, elle appréciait mentir, masquer la vérité, trouver le bon ton et la bonne raison pour que la personne dupée soit immédiatement convaincue. Elle appréciait aussi qu’on ne lui dise pas tout, elle détestait la franchise, ce dédain cruel du bonheur des autres. La cachoterie  rend les gens heureux, apporte la joie là où il y a malheur. « Il n’a pas souffert, il souriait même quand il s’est éteint. » Elle se souvenait de la phrase du médecin qui lui annonçait la mort de son père alors qu’elle arrivait avec sa mère à l’hôpital. Elle s’était dit alors qu’il était parti heureux et soulagé. Elle savait au fond d’elle qu’il avait souffert atrocement, que la maladie l’avait rongée jusqu’à la lie mais sa naïveté prenait toujours le dessus.

 

Son mari n’avait pas cru bon flatter sa candeur et l’avait assénée d’un coup sec, un uppercut cinglant qui l’a mise directement au tapis au sens propre comme au figuré. S’il lui avait menti, jurant sur sa propre vie, même si cela n’avait pas de sens dans ces circonstances, qu’il resterait avec elle, que rien ni personne ne l’enlèverait à elle et que, oui, on ne La verrait plus, qu’Elle ne reviendrait plus, qu’il avait réussi à s’en débarrasser, alors elle lui aurait sauté au cou, lui préparant ses tripes à la mode de Caen qu’il appréciait tant, elle aurait acheté de la nouvelle lingerie, invité ses amis du club de tennis qu’elle ne supportait pas…elle aurait vécu avec elle en la niant jusqu’à son dernier souffle.

Au lieu de cela, elle allait devoir affronter le malheur, sans trouver de goût à la nouvelle lingerie, écœurée par l’odeur des abats et exacerbée jusqu’au dégoût par le conservatisme et la fausse bourgeoisie des joueurs de tennis.

 

« Elle est revenue, et là c’est irrémédiable. ». Il lui avait dit ça en fermant la porte et en enlevant son imperméable trempé par la pluie de novembre. Elle avait réussi à balbutier – Mais ça n’est pas possible – le regardant mettre ses chaussons.

« Elle attaque maintenant le foie et le pancréas. C’est mauvais le pancréas. Le professeur Lamblin a été franc avec moi – un de plus qui prend la franchise pour une vertu, s’était-elle dit, elle ne l’avait d’ailleurs jamais aimé ce docteur tout en os pour qui l’oncologie est un sacerdoce – il m’a dit que c’était une question de mois, qu’il était vain d’envisager une nouvelle chimio. Je vais mourir ma mie. ».

Elle aurait tant aimé entendre dire qu’il était enfin guéri.

02/02/2009

Homo plasticius - 4 -

Koralie Aluen était ce qu'on appelait une Man styliste. C'est elle qui inventa le concept de l'homme-chose. Elle baptisa ce concept: Homo Plasticius. Un jour, elle croisa un homme qui allait se jeter du pont d'Iéna, cela arrivait de plus en plus fréquemment, elle le retint et l'emmena chez elle. Il lui expliqua qu'il est à bout de souffle, toujours crève la faim, toujours sale ... Elle lui proposai dans un éclair de génie, de rentrer à son service comme porte-manteau nourri, logé blanchi. Son travail: rester dans le hall tant qu'elle était là et éveillée et maintenir vestes, manteaux et écharpes comme un fidèle perroquet en sapin. L'homme, il s'appelait Alain, tout d'abord refusa, l'insultant même d'esclavagiste, puis revînt quelques jours plus tard, au bord de l'hypothermie, acceptant tout sans concession. 

Dès les premières fêtes organisées chez la styliste, le concept ébranla le tout Paris puis tout le pays. ! Mais il fit son chemin. Tout le monde y trouvait son compte. Alain prêcha la bonne parole auprès de ses congères. Les magasines de design firent le reste.  Les hommes devinrent tout à tour porte-manteaux, fauteuil, table de salon, ouvre-boite, étagère! chandelier ... Les femmes s'évertuaient à trouver chaque jour une nouvelle idée. Koralie Aluen était la plus forte à ce petit jeu. 

Il était également de bon ton de s'emprunter les outils du quotidien: « Tiens, dis donc voisine, ce soir j'ai des copines à la maison, tu pourrais me prêter quelques chaises? » Evidemment ce luxe se réservait à la classe supérieure, les petites gens continuaient à user du mobilier standard, chaise en pailles, table en tek ... 

Les critères de recrutement n'était pas que le physique. Pour être abat-jour ou litière du chat, nul besoin d’être canon de beauté. Il fallait que ça suive avec l'intérieur! Tout est question de goût ! 

Depuis presque huit ans, cette mode perdurait. Les Quadragénaires n'avaient jamais connu les hommes en tant qu'homme, rien ne leur semblait plus normal que d'utiliser ces êtres de chair à des fins pratiques. 

 

« Elle est forte cette Koralie remarqua la délassée 

- Quand tu vas voir Pablo, je pense que tu vas craquer aussi, dit la mystérieuse en se levant 

- Pablo? C'est quoi? 

Un homme entra dans la pièce. Il était beau. Grand, cheveux ras, petites lunettes rondes, vêtu d'un pantalon pyjama très ample orange, d'une chemise encore plus large jaune. 

« Vous m'avez appelé, madame? - Cylia, voici Pablo, mon WYM. 

- VVYM ? A quoi ça sert? 

- With Vou Man, homme de compagnie. 

L'autre n'en revenait pas. Elle jouait nerveusement avec ses bandes de tissus qui s'étalaient partout sur le sol. 

« Je ne vois toujours pas l'utilité, excuse-moi ma chérie ! 

- C'est mieux qu'un chien ou qu'un chat. Ca te parle, ça te fait la lecture, et oui il sait lire, il est cultivé. Il est même drôle. 

- Et où tu l'as trouvé, déjà l'air intéressé 

- Chez Koralie, il paraît qu'elle produit à tour de bras, on dit même qu'elle est en rupture de stock ... 

Koralie, à 96 ans, avait tout compris et tenait le monde par les couilles. 

 

FIN

31/01/2009

Homo plasticius - 3 -

Toujours est-il que les femmes ont pris le pouvoir, pour ne pas dire les pouvoirs. Les hommes sont devenus les potiches de la société. Tout commença par l'élection de la première femme au poste de président de la république. Valérie Miranes. Une femme. Une sacré femme! Elle décréta que la loi sur la parité était une absurdité. Elle réussit à mettre quelques députés masculins dans sa poche, la loi fut abolie. Mais la loi avait fait son travail. Les femmes avaient incrusté la sacro-sainte politique. Plus les élections se suivaient, plus la gent féminine allait voter, plus la population masculine se désintéressait du sujet. De fait, au bout d'une dizaine d'années, encore quelques hommes parsemaient l'hémicycle. 

Valérie effectua deux quinquennats, Nina El Hadin lui succéda. Elle composa une équipe ministérielle totalement féminine. Femmes de droite et femmes de gauche. Un détail. Depuis longtemps, on savait pertinemment que le clivage « droite gauche» était une ineptie. Les idéologies étaient encore vivaces mais déjà au temps de Minares, chaque bonne volonté, chaque bonne idée trouvait sa place au pays des législateurs. 

Alors tout s'inversa, les femmes prirent les reines du pouvoir dans toutes les grandes entreprises et dans tous les ménages, on vota des lois pour permettre aux hommes de rester plus facilement à ta maison[ on légiféra pour emprisonner à vie les hommes coupables de maltraitance conjugale, bref, la place de l'homme dans la société devenait de plus en plus fébrile. Et eux ne se plaignissent pas, acceptant tout, allant jusqu'à dire qu'il s'agissait d'un phénomène de mode. Pour la plupart, ils étaient même heureux de ne plus endossés aucune responsabilité. 

Côté natalité, là aussi, les choses se dégradèrent pour la gent masculine. Tout d'abord, la natalité baissa, les femmes n'avaient plus le temps de faire des bébés, ni même, d'ailleurs de se marier ou tout simplement de trouver un compagnon. Les gigolos faisaient office de placebo qui remplacèrent les putes sur les trottoirs. Puis, quand il arrivait qu'une femme soit enceinte, elle avortait s'il s'agissait d'un garçon, évitant de mettre au monde de nouveaux martyrs! 

Miss mules argentées s'installa sur les fesses de l'homme et s'adossa à son torse. Il était vêtu d'une combinaison de velours couleur patchwork. Il y avait du bleu, du jaune, du vert. 

« Tu aimes les couleurs? Je les ai changées la semaine dernière, questionna la maîtresse de maison revenant de la cuisine. 

- Oui, très sympa, ça suit avec ton parquet, répondit l'invité. » l'amphitryon s'assit sur un coussin. 

« Tu n'en as qu'un? remarqua la convive 

- Oui, je n'ai pas encore trouvé un autre qui m'allait parfaitement, comme celui là. J'ai essayé le porte manteau, tu as vu son gabarit ? il aurait pu être parfait. Mais non, les cuisses trop musclées, du coup, c'est inconfortable. De toute façon, j'aime assez les coussins. Allez fauteuil adoré, masse-lui les épaules comme tu le fais si bien !» L'homme s'exécuta. 

« Aah ... quel plaisir! Le mien n'a pas ce don! » 

En moins de vingt ans, l'homme disparut totalement de la vie sociale. Il n'eut plus le droit de vote, ni même de travailler dans un but lucratif. La femme est rancunière. Puis ce fut pire. Les femmes jetèrent à la rue mari et fils, prétextant que de toute façon, rien n’était plus encombrant! La femme est revancharde! Bientôt, les hommes se regroupèrent dans les campagnes désertées, dans les immeubles désaffectés, dans les caves, créant une société parallèle. Mais le fléau existait toujours, plus terrible que jamais : l'argent restait le seul moyen d'exister. Il fut encore un temps où ils auraient pu entrer au service de femmes comme cuistot, homme à tout faire, mais la robotique, la domotique les avaient supplantés.

Alors il ne leur restait que de maigres solutions: gigolo sur le trottoir, gigolo de luxe pour les plus chanceux ou le retour à la terre dans des confréries religieuses ou athèes qui se développaient de plus en plus. 

« Bon alors tu me la montres cette nouvelle chose? 

- oui oui, mais j'ai envie de faire durer le suspense ... 

- Ah, tu es dure ! Dis-moi au moins où tu l'as trouvée !

- C'est une nouvelle idée de Koralie Aluen, j'ai vu ça dans Innov'Mag et j'ai craqué! » 

 

 

à suivre ...

28/01/2009

Homo Plasticius - 2 -

Tout en discutant, elles arrivaient devant la porte de l'appartement. La maîtresse de maison introduisit sa carte d'entrée, la porte s'ouvrit. Un homme attendait derrière. 

Certains d'entre nous se souviennent des hommes. Tels qu'ils étaient alors tout puissant, alors maîtres du monde. Le machisme était vertu. Non pas que la femme fut rabaissée au rang d'accessoires comme les hommes d'aujourd'hui, quoiqu'il ne fut pas rare d'entendre le terme « Femme-Objet », mais elle ne tenait qu'un rôle d'auxiliaire dans la vie sociale. On la trouvait plus souvent en cuisine qu'au salon. Si la beauté des femmes érigeait les ardeurs masculines, il était malgré tout inconvenant d'en placarder les murs, Puis tout ceci changea. La femme, en même temps qu'elle entrevoie un avenir personnalisé, se voie devenir de plus en plus un objet de désir. Chaque afficher chaque publicité télévisuelle chaque écran de veille d'ordinateur ne se privait de montrer les parties anatomiques, jusqu'alors tabou, de la femme. Là où secrètement les hommes s'envoyaient en l'air dans des bordels, on agrémentait les vitrines de magasin de femmes vivantes, en petite tenue, jambes quelque fois écartées, poitrine toujours dégagée sollicitant l'appétit masculin. Il y eut alors deux clans: les féministes et les visionnaires. 

Les féministes se battaient contre l’impérialisme masculin. Réclamant des postes de pouvoir, réclamant un rééquilibrage des appointements mensuels, s'arguant d'être capable d'occuper chaque poste de leurs congénères de sexe opposé, les féministes ne se laissaient pas faire. Elles s'insurgeaient contre l’étalage de leur chair sur la place publique et partaient au front contre toute forme de discrimination sexuelle.  Les visionnaires, elles, jouaient de leur féminité. Les hommes aiment ça ! Profitons-en! Elles étaient tout ce que combattaient les premières. Elles usaient de leurs atouts, de l'imbécillité masculine et de leur incapacité à gérer convenablement les rapports hommes~femmes. Tout ceci pour obtenir, ce qu'elles convoyaient toutes: une véritable égalité, voire plus.  Nul ne sait, lequel des deux clans à gagner. On pouvait comptabiliser les points des unes et des autres. Mais, de toute façon, personne ne saurait dire si ces points étaient justifiés! Lorsque, par exemple, la loi sur la parité homme-femme dans la politique fut mise en place, nul ne sut vraiment si cette loi fut votée grâce aux pouvoirs conjugaux des femmes des députés, appartenant aux visionnaires, ou sous l'influence de la pression des féministes. 

L'homme. Il était brun pas forcément beau, même si ce type de beauté avait pu plaire aux femmes à une époque, lorsque celles-ci attachaient des critères de beauté à leurs envies sexuelles. Un nez trop plat, des joues trop saillantes. Une carrure de forçat.  II se tenait très droit, les bras en équerre. Sur l'épaule droite un manteau féminin, une écharpe cachait son épaule gauche. Elles passèrent devant sans le regarder. 

« Ca n'est donc pas ton porte-manteau que tu as changé! » 

- Non, je pense que tu vas être surprise. J'ai fait dans le design, au top de la mode! 

- Tu m'intrigues ... » 

Elles traversèrent le couloir pour atteindre le salon. 

« Assieds-toi. Je vais nous faire préparer du thé. » Elle lui indiqua un homme à genou, cambré, les fesses posées entre les chevilles sur un coussin. Pas de torture.

à suivre ...

12/10/2008

La paire d’escarpins noirs

Quand il entra dans la maison, il n’entendit pas un bruit; il était certes très tôt mais il fut surpris de ne pas y voir de vie. Elle avait l’habitude de se lever aux aurores quelque soit l’heure à laquelle elle avait bien pu se coucher.
Ca lui fit du bien de fouler ce plancher, de sentir le parfum de rose qui dominait toujours dans la salle à manger. Il jeta un coup d’oeil circulaire dans la pièce, il constata avec surprise que rien n’avait changer pendant ces quelques semaines; elle passait son ennui à décorer puis à re-décorer son intérieur, achetant de nouveaux chandeliers ou recouvrant le plancher d’un tapis ultra moderne qui dénotait avec les meubles classiques. Il aimait en elle cette nonchalance et ce désir presque incontrôlable de choquer.  Là, il retrouva le chemin de table ocre sur la table noire qu’elle avait dressé à leur dernier repas, la même lithographie du “christ de Gala” de Dali au dessus du buffet, le large plat circulaire empli de pétales de roses blanches au centre du bar.  
Il posa son sac de voyage près de l’escalier, qui montait à l’étage, et se débarrassa de son pardessus. Il tombait des cordes dehors et l’impact de l’averse sur la verrière au dessus de la cuisine apportait une musique dominicale, il repensa à ces dimanches d’automne, où ils ne pouvaient pas sortir tant le ciel se délestait de son trop plein d’eau et où la chaleur du feu de cheminée, un bon livre ou une discussion sur l’état du monde suffisait à leurs besoins.
Il décida de faire couler un café. Il prépara un plateau déjeuner, il voulait lui faire la surprise. Elle ne l’attendait que demain, mais il avait réussi à prendre le train précédent.
Il monta l’escalier qui menait aux chambres.
Sur le palier, il découvrit une paire d’escarpins noirs, posée sans attention, la chaussure droite à gauche sur son talon et la gauche à droite sur son flanc.  La forme lui fit penser à des chaussures de flamenco mais elles étaient ouvertes sur le côté et totalement vernies. Les talons devaient dessiner un joli galbe de mollet. Elles étaient terriblement sexy mais il s’en voulut aussitôt d’avoir eu cette pensée. Il ne les avait jamais vues auparavant mais il ne connaissait pas sa garde robe par coeur. Elle aimait encore se parer et s’apprêter, revêtir des robes farfelues, des jupes frôlant l’indécence, il avait essayé parfois de la raisonner, il n’en recevait qu’un regard aussi noir que les escarpins qui traînaient en haut de l’escalier.
Il entra doucement dans sa chambre, portant le plateau d’une seule main. Les persiennes n’occultaient pas complètement la lumière et le soleil qui se levait entrait par raie dans la pièce.
Il se figea. La pièce sentait l’amour, sentait la peau moite et le sexe tiédit, l’odeur d’effervescence, le parfum de la jouissance, la chambre avait cette odeur puante mais agréable des sécrétions orgasmiques. Autour du lit, les vêtements dénonçaient la folie de l’étreinte et dans le lit un homme que seul un drap léger recouvrait, dormait du sommeil de l'harassé.
Il ne bougeait plus tenant toujours le petit déjeuner pour 2 entre les mains. Elle, n’était pas dans le lit.
“Bonjour mon grand”
Il se retourna, elle était devant lui, à la porte de la salle de bain, menue dans sa chemise de nuit satin, ses cheveux déjà coiffés.
“Bonjour maman”.

19/03/2008

Bruit

“Venue du peuple et des dieux, au service des prêtres puis des princes, puis transformée en marchandise, la musique “

Papa, t’as vu mon dessin, il est beau hein ?

Il releva la tête.
- Oui il est beau ma chérie
- C’est une fleur avec un oiseau
-- Oui oui ...

“Venue du peuple et des dieux, au service des prêtres puis des princes, puis transformée en marchandise, la musique fait ainsi“

Il reçut le ballon sur le côté de la tête, assez mollement mais la surprise était totale.
- Oh pardon Papa, je ne l’ai pas fait exprès
- Tu ne peux pas faire attention Elliot ? dit-il sur un ton où perçait un début d’énervement.
- Excuse moi papa
- hum hum

“Venue du peuple et des dieux, au service des prêtres puis des princes, puis transformée en marchandise, “

- Oh regarde papa, j’ai fait un soleil en plus ... papa regarde ... .papa regarde mon soleil
Un boule s’était formée au fond de la gorge, il regarda sa fille puis le dessin de sa fille.
- Oui il est beau, mais laisse moi un peu ma puce

“Venue du peuple et des dieux, au service des prêtres puis des princes, puis transformée en marchandise, la musique fait ainsi l’expérience, avant toutes les autres activités humaines, “

Quand le chat avide de câlin lui sauta sur les genoux, puis de virulent coups de têtes sur la main réclama quelques chatouilles, il l’envoya valser d’une seule main a un mètre du fauteuil où il avait pris place quelques minutes plutôt. Il tenta même de conclure d’un coup de savate mais Moustique le chat n’avait pas demandé son reste.
Il souffla.

“ la musique fait ainsi l’expérience, avant toutes les autres activités humaines, de la “

- Chériiii ? ...  Chériiiiiii ? T’as pas vu mon velours rouge ?

Il déposa méthodiquement son marque-page entre la page 32 et la page 33. Déposa le livre sur l’accoudoir. Il se leva et rejoignit sa femme. Il se planta devant elle et cria

- Putain mais vous ne pouvez pas me laisser tranquille 10 mn ? C’est trop demandé ? Je ne mérite pas de poser mon cul sur un fauteuil et me plonger dans un bouquin ? Je n’ai pas le droit à ça ? Mais qu’est-ce que je vous ai fait ? J’aimerai qu’on respecte mon repos dans cette maison ! J’aimerai qu’on respecte ma bulle ! C’est sacré la bulle !
- Mais ...

Il n’écouta pas sa femme, reprit sa place sur le voltaire et le bas de la page 32.

“Venue du peuple et des dieux, au service des prêtres puis des princes, puis transformée en marchandise, la musique fait ainsi l’expérience, avant toutes les autres activités humaines, de la désacralisation.“


Texte extrait de l’essai “Bruits” de Jacques Attali

04/12/2007

L’oeuf de la poule

- Vision 1 -

 

 C’était un vendredi, il s’en souvenait bien maintenant. Il fumait une clope devant l’entrée de l’immeuble où il bossait. Il fallait vraiment être addict pour continuer la cigarette dans ce putain d’hiver. Il dansait sur place pour avoir l’impression de se réchauffer ou en tout cas pour penser à autre chose qu’au froid. Il se voyait bien refaire ce petit pas danse comme un Johnny Clegg qui sortirait d’une lombalgie. Sa clope n’en finissait plus, mais pour rien au monde, il ne l’aurait écraser avant d’avoir senti le goût du filtre. A 5,30€ le paquet de malbish, il fallait aimer être pauvre pour gâcher.
“Abrège, on s’en fout ton histoire de tabac !”
Et bien, pas grand chose ...
“Dis toujours !”
Il allait rentrer, son boss voulait voir toute l’équipe pour leur présenter son successeur. Une voiture est arrivée, une coupée, une coupée grise. Le conducteur cherchait une place.
“Comment tu le sais ?”
Ca se voyait, le clignotant fonctionnait depuis l’entrée de la rue. Il y en avait une devant lui, de place, alors forcément la voiture s’est garée. En est sortie une jeune femme. Une jolie jeune femme, en tailleur doublée fourrure, comme dans les séries américaines, brune, les cheveux au vent, des escarpins rouge à bout ogive, bas couleurs chairs ..
“Bas ou collant ?”
Il supposait bas ..
“Supposais, ah oui ?”
Il en avait marre de ces sous-entendus. Vu le genre de la nana, il émettait une hypothèse quant à l’adéquation du dessous au dessus ! Basta !
“Continue !”
Elle venait dans sa direction. Il admettait qu’elle avait retenu son attention, d’ailleurs il se souvenait bien d’en avoir oublié sa clope et de s’être brûlé les doigts. Elle venait dans l’immeuble. Il lui tint la porte, elle lui dit merci, il lui dit de rien ...
“Oui bon ...”
Il prit l’ascenseur avec elle. Elle le regardait fixement, il en était même mal à l’aise. Elle n’avait pas choisi d’étage, il en déduisit qu’elle allait au même que lui.
Arrivés au 10ème, quand les portes se sont ouvertes, il s’apprêtait à sortir quand elle se plaça devant lui, bloqua avec son pied droit la fermeture et de sa main gauche saisit, en douceur, son outillage reproductif. “Si tu me suis dans les toilettes pour femme, je fais de toi un chef !”
Il n’a pas trop réfléchi, lui a dit de plutôt donner une promotion à son stylo plume et a rejoint son bureau où il s'est dit qu'il avait peut être fait une connerie.
“T’es un fieffé menteur dans ton genre ! Je vais te dire ce qui s’est vraiment passé ! ...”


à suivre ....

17/11/2007

Il est des murs

L’endroit est un peu spartiate. La couleur unie et insipide y fait beaucoup. Un vert pâle tirant sur un vert anis ayant tout perdu de sa folie. J’avais appris, lors de mon service militaire, que le vert est une couleur qui fait du bien à l’âme, rassurante, un bain de quiétude. C’est pourquoi on la retrouvait sur la ferraille à l'intérieur des chars, des véhicules blindés de combat. C’est également très souvent une couleur d’hôpital.
Je ne sais pas si c’est la couleur qui agrandit mais j’imaginais cet endroit plus petit, plus étroit, plus confiné. Ce n’est certes pas une chambre de palace mais un optimisme fugace accompagne mon entrée, je me dis que j’aurai tout le temps de voir se rapprocher les murs.
A gauche, un premier lit rudimentaire, sur lequel attendait un matelas d’une épaisseur tartinesque semblant ne fournir comme unique confort que l’atténuation des ressorts du sommier, fait face à une table en Formica gris et une chaise de même confection. J’aperçois juste à ma droite, à l’entrée, une étagère de bois, dans le même gris que la table.
Tout au fond , caché par une courte paroi, je distingue l’essentiel de toilette, juste sous la fenêtre.
Je respire un grand coup comme pour emplir le plus vite possible, fataliste, mes poumons de cet air pas encore familier. Je sens une odeur de javel. Cette odeur qui cache des odeurs que l’on veut faire disparaître, faire du neuf avec du vécu.
Nous y sommes alors. Cet endroit me ressemble tellement, cette platitude architecturale, ces couleurs sans pigment, ce parfum industriel.
Je me retourne au moment où la porte se referme, la clef qui tourne dans le canon et qui condamne une fois de plus. Je n’ai pas entendu ce qu’aurait pu me dire le gardien.
J’avance de quelques pas, pose mes quelques affaires sur lit et m’approche de la fenêtre. Je compte six barreaux, 4 à 5 cm de diamètre. Six barreaux, six années.
Je ne semble pas avoir encore de co-détenu, puisque le matelas du second lit est toujours replié. C’est bien d’avoir le choix du lit. J’essaye celui de droite. Celui de gauche.
Je me mets à pleurer.

06/10/2007

Derniers fantômes (2)

Je suis un voyou, une brute épaisse, bien grasse comme un kebab sauce blanche de chez Moktar. J’ai fait mes premiers coups, là-bas, dans l’Alma. Alma, Roubaix. Un de ces quartiers, où il vaut sans doute mieux passer son chemin, si on n’a rien à y faire. Enfin, c’est ce qu’on disait aux flics, quand on zonait au coin d’une rue et qu’ils montraient leur tronche.
C’est là-bas que j’ai appris mon métier de voyou.

A l’époque je traînais avec des mecs pas bien nets, quelques vendeurs de beuh, quelques dealers de calibres, mais aussi quelques fêlés de la religion. J’ai jamais bien cru en dieu, moi, quel que soit son nom. Mais bon, avec tous ces mecs, y’avait aussi du blé à se faire. Y’avait aussi des caïds qui nous faisaient réver. Comme ce Omar Zemiri qui n’avait pas vu ses potes se faire plomber par le RAID rue Carette en 96. J’avais 18 bâtons et je tirais quelques voitures ou me tapais quelques baraques sur Barbieux, le « 16ème » de Roubaix.

Ce matin de mars 96, j’y suis passé moi rue Carette, je revenais de boite avec ma BM volée, j’ai vu tout ce bordel, les supers-flics partout, ça m’a fait bander. Je me voyais m'en faire à la Kalachnikov.

Alors après, j’ai enchaîné. Je suis passé de la BM, pour aller en boîte, à la voiture en série pour le marché russe, à la came.J’ai même fait travaillé quelques filles.
On m’appelait Ultime parce que si on me faisait chier, c’était l’ultime fois. Putain, je m’éclatais bien, j’étais respecté, j’étais riche, j’étais dieu.
J’étais recherché aussi pour quelques braquages. Quelques Crédit Agricole.

Et puis ma meuf est tombée enceinte. Putain, j’ai pris une claque. Un mioche, un vrai. Un petit mec qui s’endort dans tes bras, qui pleure quand t’es pas là, qui te vénère. J'étais plus Ultime mais Gaga.
Je me suis tenu à carreaux pendant 4 ans et puis on a manqué de thune, alors je me suis refait une caisse d’épargne. La dernière fois, pour partir loin.
Ca a mal tourné, le guichetier a déconné, il s’est pris une prune. Les gendarmes ont rappliqué, j’ai réussi à me tirer, mais pas mes potes. Je pense qu’ils m’ont balancé.

Je vous raconte tout ça, je suis venu chercher mon gamin à l’école, il est content de me voir.
Les flics sont là, ils sortent de je ne sais où, me gueulent un truc que je ne comprend pas, je sors les mains de mon blouson pour les lever comme il se doit dans ces moments là. J’entends un truc du genre « lâche ça ! ». Mais j’ai rien. ils ne donnent pas les sommations, ils ne me laissent pas lever les bras. Un truc me fait horriblement mal dans le ventre, puis un deuxième dans le poumon. Des prunes, un arbre entier.

Des pleurs, des cris, une phrase « t’as morflé mon crouille ».
Je suis entrain de crever devant mon gamin.




29/04/2007

Dernier fantôme

Les quatre parois sont d’hauteur égale. Les quatre recouverts d’une peinture blanchâtre, maladive. Pas de fenêtre et pas de porte non plus. Et pourquoi faire ? Les sons qui lui viennent de l’extérieur lui semblent suffisamment effrayants pour ne pas avoir envie de les affronter, ni même les contempler. Une fois elle a essayé de contempler un bruit. Il était tapi là, derrière son lit, un petit bruit, une sorte de cliquetis. Elle pensait son image mais elle ne réussit jamais à l’apercevoir. Les bruits ne se laissent pas regarder, ils sont pudiques, comme elle.
Personne ne peut la voir, mais Personne est un malin, elle était sure qu’un jour, alors qu’elle serait nue, il l’observerait et aurait des idées cochonnes. Pour se déshabiller elle se recouvrait d’un drap comme un fantôme. Elle n’a pas peur des fantômes, ils sont plutôt gentils. Un jour, l’un d’eux est venu lui parlait doucement de sa mère, il était transparent comme le bocal à poisson qu’elle avait quand elle était petite, quand son père avait jeté du détergent dans l’eau de son poisson parce qu’elle avait été méchante avec lui. Elle préférait sa mère, et le fantôme de sa mère. Il était moins transparent que l’autre, du coup, elle voyait encore le bleu autour des yeux.
Elle savait que les fantômes l’emporteraient de l’autre côté des murs, là où il y a les bruits, les armées de bruit, alors elle attendait. Elle avait un peu peur des armées. Son frère était dans une armée lui aussi, peut être avec des bruits, peut être, son frère est devenu un bruit. Peut-être que quand on meurt on devient un bruit. Son frère n’a pas vu la mine. C’est sa mère qui lui a dit. Alors il est devenu un de ces bruits dans une armée de bruits. Elle n’aime pas la mort, même si elle trouve les fantômes gentils. Mais bon, un fantôme n’est pas vraiment mort. Il attend. Comme elle.

Elle a mal maintenant, au bras et puis à la tête.

Peut-être que des fantômes qu’elle ne voyait pas essayaient de lui faire passer le mur. Elle ne les voyait pas toujours les fantômes, mais les sentait, les ressentait. Comme quand on passe dans une toile d’araignée.

Elle a peur des araignées, elle est toute petite et elle les voit au-dessus de son lit. Maintenant son lit a des barreaux. Alors elle pleure et mouille sa couche. Elle ne reconnaît pas ses pleurs.
Elle a quelque chose dans la bouche, quelque chose de doux d’où sort un liquide qui la réchauffe et la rassure.
On la pousse alors à l’intérieur, elle croyait qu’elle y était déjà.
Les murs se sont rapprochés, elle n’a plus de place, obligée de plier les jambes et de ramener ses genoux à hauteur de son menton.
C’est humide. C’est même rempli d’eau. Les bruits sont devenus sourds.
Elle n’a plus mal. Elle ferme les yeux.



Le légiste constata la mort, retira le garrot, emporta la seringue et la cuillère.



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